Dossier Écologie

La qualité de l’eau potable

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La qualité de l’eau potable

Une eau potable pure semble aller de soi, mais derrière chaque robinet se cache une chaîne complexe de sources d’eau, de production, de distribution et de coopération. La directive européenne relative à l’eau potable en fixe le cadre commun : l’eau ne doit pas seulement répondre à des normes strictes au robinet, elle fait désormais l’objet d’une évaluation systématique des risques, de la source jusqu’au robinet. Dans cette région transfrontalière, des défis supplémentaires se posent : les rivières, les nappes phréatiques et les sources de pollution ne s’arrêtent pas aux frontières, alors que les compétences sont réparties entre la Flandre, la Wallonie et les Hauts-de-France. Ce dossier présente la manière dont la qualité de l’eau potable est contrôlée, l’impact des PFAS et d’autres substances émergentes sur notre santé, ainsi que la répartition précise des responsabilités de part et d’autre de la frontière. Nous montrons comment les pouvoirs publics, les sociétés de distribution d’eau et les agriculteurs s’efforcent, étape par étape, de garantir la sécurité de l’eau du robinet, et là où les défis restent importants.

Qu’est-ce que la qualité de l’eau potable ?

L’eau potable est une eau qui peut être utilisée sans danger pour boire, cuisiner ou assurer l’hygiène personnelle. Chaque goutte qui sort du robinet est le résultat d’une chaîne comprenant le captage, la purification, la distribution et le contrôle.

La directive européenne relative à l’eau potable

Le cadre de référence en matière de qualité de l’eau potable dans l’ensemble de l’Union européenne est aujourd’hui la directive 2020/2184 du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine. Cette directive remplace l’ancienne directive de 1998 et a introduit une réforme fondamentale : il ne s’agit plus uniquement d’effectuer des contrôles au point final — le robinet — mais d’adopter une approche fondée sur les risques couvrant l’ensemble de la chaîne, du captage jusqu’au robinet du consommateur.

Cette approche comprend trois niveaux d’évaluation des risques :

  • Zones de captage : évaluation des dangers et des événements dangereux dans l’environnement du point de captage — activités agricoles, industrie et pollutions historiques.
  • Système d’approvisionnement : du point de captage jusqu’au point de distribution, en passant par le traitement et le stockage.
  • Réseau intérieur des bâtiments : attention accordée aux problèmes qui n’apparaissent qu’à l’intérieur des bâtiments, tels que la présence de plomb dans les anciennes canalisations ou de légionelles dans les systèmes d’eau chaude.

La directive distingue trois catégories de paramètres :

  • Microbiologiques — Les normes les plus strictes s’appliquent aux agents pathogènes. E. coli et les entérocoques intestinaux ne peuvent être présents dans aucun échantillon. Tout dépassement entraîne immédiatement une interdiction de consommation.
  • Chimiques — Une longue liste de substances est soumise à une valeur limite légale. Parmi les plus connues figurent les nitrates, les nitrites, les pesticides, les PFAS — 20 substances —, le plomb, l’arsenic et le bisphénol A. La norme applicable aux pesticides, fixée à 0,10 µg/l par substance, est particulièrement stricte : cela correspond à environ un quart de gramme dans une piscine olympique. 
  • Indicateurs — Les paramètres indicateurs tels que la couleur, l’odeur, le pH, le fer, le manganèse et l’ammonium influencent la potabilité ou le confort d’utilisation, mais un dépassement ne rend pas automatiquement l’eau dangereuse. Ils constituent un signal d’un éventuel dysfonctionnement du processus de traitement.

Que sont les PFAS ?

Les PFAS, ou substances per- et polyfluoroalkylées, sont également appelés « polluants éternels ». Ils ne se dégradent pratiquement pas dans l’environnement, s’accumulent dans l’organisme et sont associés à une augmentation du risque de certains cancers, à des troubles de la thyroïde et à une perturbation du système immunitaire.

Les PFAS possèdent des « qualités » très intéressantes sur le plan technique : ils sont extrêmement stables, résistent à l’eau, aux graisses et aux salissures, et supportent bien la chaleur ainsi que les produits chimiques agressifs. C’est précisément pour ces raisons qu’ils ont été utilisés pendant des décennies dans des milliers de produits et de procédés, depuis les poêles antiadhésives et les imperméables jusqu’aux mousses anti-incendie et aux revêtements industriels.

Applications typiques dans lesquelles les PFAS ont été ou sont encore utilisés :

  • Procédés industriels : traitement de surface des métaux, notamment la galvanisation, revêtement du papier et du carton, ennoblissement textile, électronique et batteries.
  • Mousses anti-incendie : principalement pour lutter contre les incendies chimiques et les feux d’hydrocarbures sur les sites des services d’incendie, dans les aéroports et sur les sites industriels.
  • Textiles et vêtements : imperméables, vêtements de plein air et vêtements de travail résistant à l’eau, aux salissures et aux graisses, tapis et textiles techniques.
  • Cuisine et alimentation : revêtements antiadhésifs de poêles, notamment le Téflon/PTFE, papier cuisson, boîtes à pizza et autres emballages alimentaires résistants aux graisses.
  • Produits de consommation : cosmétiques, par exemple mascara et vernis à ongles, produits d’entretien, lubrifiants, cire pour sols, fart de ski et sprays imperméabilisants pour les textiles et le cuir.
  • Secteurs spécifiques : certains pesticides, équipements médicaux et revêtements spéciaux utilisés dans l’industrie.

Bon nombre de ces applications sont aujourd’hui soumises à des restrictions plus strictes ou sont progressivement abandonnées dans l’Union européenne, mais leur héritage historique restera mesurable dans l’eau et les sols pendant encore de nombreuses années.


Eau potable contaminée aux PFAS à Chièvres

Pendant plusieurs années, les habitants de Chièvres ont consommé une eau contenant des PFAS sans le savoir, ces « polluants éternels » qui suscitent de nombreuses inquiétudes en matière de santé publique. Depuis les premières révélations en 2021, cette affaire a profondément marqué la commune : enquêtes, analyses de sang, réunions avec les citoyens et recherche des responsables. Cinq ans plus tard, certaines réponses ont été apportées, mais de nombreuses questions restent en suspens, notamment en ce qui concerne l’origine de la pollution. Voici un retour sur les principales étapes d’une crise qui a bouleversé toute une population.

Eau potable : qui fait quoi dans la région transfrontalière ?

Dans la région transfrontalière, les producteurs d’eau potable et les différentes autorités de contrôle jouent chacun un rôle spécifique, mais complémentaire. Les producteurs et les sociétés de distribution assurent le captage, le traitement et la livraison de l’eau potable jusqu’au robinet. Ils effectuent également leurs propres contrôles de qualité. Les autorités de contrôle, telles que la Vlaamse Milieumaatschappij, le SPW/ARNE et l’ARS Hauts-de-France, veillent au respect des normes européennes et nationales, organisent une surveillance indépendante et publient les résultats dans des rapports, sur des cartes et sur des plateformes de données ouvertes. Il existe donc un double système de contrôle : les exploitants surveillent quotidiennement la qualité de l’eau, tandis que les pouvoirs publics interviennent comme « arbitres » indépendants et fournissent aux citoyens des informations transparentes.

Flandre

Contrôle

Production et distribution

Wallonie

Contrôle

Production et distribution

Hauts-de-France — Département du Nord

Contrôle

Production et distribution

  • Intercommunalités, communes et syndicats des eaux, avec ou sans délégation à des entreprises telles que Suez ou Saur.
  • Dans la région lilloise, la MEL est l’autorité organisatrice, c’est-à-dire le donneur d’ordre, mais elle délègue les tâches opérationnelles. Sourcéo gère l’ensemble des installations de production d’eau potable et d’eau industrielle pour 66 communes de la MEL. En 2020, Sourcéo a produit près de 44 millions de m³ d’eau potable grâce à 105 forages et 16 unités de production. Sourcéo gère également un réseau de 4 300 km de canalisations. Veolia assure la distribution. Noréade dessert 29 autres communes de la MEL, tant pour la production que pour la distribution. Le SMAEL, Syndicat mixte d’adduction des eaux de la Lys, fournit à Sourcéo de l’eau de surface provenant de la Lys. 

La qualité de l’eau potable dans l’Eurométropole

Cette fiche de l’ADULM décrit le cadre européen et transfrontalier relatif à l’eau potable en tant que ressource dans la région frontalière franco-belge. Elle présente la directive européenne de 2020 relative à l’eau potable, avec ses exigences de qualité plus strictes, l’obligation de procéder à des contrôles réguliers et la nécessité de fournir aux consommateurs des informations transparentes. 

La fiche se concentre également sur des exemples concrets de coopération transfrontalière, notamment le rôle de la Lys, le traitement conjoint des eaux usées — notamment au moyen de l’installation de Wattrelos et de la liaison avec Comines-Warneton — et la gestion de l’aquifère du calcaire carbonifère, qui approvisionne la France, la Wallonie et la Flandre.

Où l’eau potable est-elle produite ?

La géologie détermine la manière dont l’eau potable est captée. Sous la région frontalière franco-belge se trouve un réseau complexe de nappes aquifères formées il y a plusieurs décennies ou plusieurs siècles par des eaux de pluie s’étant lentement infiltrées à travers la craie, le calcaire ou le sable. À ces richesses souterraines s’ajoutent les rivières, les canaux et les ruisseaux, qui constituent une deuxième source : les eaux de surface qui, après un traitement approfondi, alimentent elles aussi les robinets d’eau potable.

L’eau ne connaît pas de frontières. La nappe calcaire qui approvisionne Lille est alimentée par les eaux de pluie qui s’infiltrent dans le sol du Westhoek belge. L’eau du canal captée à Harelbeke provient de l’Escaut, un fleuve qui traverse également les territoires wallon et français.

Flandre occidentale

Le centre de production le plus important et le plus connu dans l’ouest de la province est le centre de production d’eau De Blankaart, situé à Woumen, dans la commune de Dixmude. Construit en 1972, le centre fonctionne exclusivement à partir d’eaux de surface provenant de l’Yser et des polders de la région du Blankaart. Le processus repose sur une infrastructure impressionnante : un bassin de stockage octogonal d’une superficie équivalente à 120 terrains de football, soit 60 hectares, et d’une capacité de 3 millions de m³ permet de stocker l’eau de la rivière pendant plusieurs mois avant son traitement. Lors des journées de pointe, De Blankaart est en mesure de fournir de l’eau potable à un tiers de l’ensemble de la province côtière. En raison de la nature de sa source — un bassin ouvert d’eaux de surface situé dans une zone d’agriculture intensive —, le centre est particulièrement sensible aux pollutions provenant des environs. À Ypres, De Watergroep exploite deux centres complémentaires utilisant des eaux de surface : les étangs de Dikkebus et de Zillebeke, situés tous deux à proximité d’Ypres et servant de bassins de stockage. Ces centres sont eux aussi soumis à la pression de l’agriculture environnante.

L’approvisionnement en eau du sud de la Flandre occidentale, notamment dans la région de Courtrai, Harelbeke et les environs, repose sur un système très différent. Jusqu’en 1995, la région de Courtrai-Harelbeke était approvisionnée en eau souterraine provenant de la nappe du calcaire carbonifère, une nappe profonde et transfrontalière qui s’étend du Hainaut belge jusqu’à l’agglomération lilloise. Cette nappe a toutefois été soumise à une forte pression en raison de sa surexploitation de part et d’autre de la frontière. Afin de préserver cette nappe et de réduire la dépendance de la province à l’égard de fournisseurs extérieurs, De Watergroep a ouvert au printemps 1995 le centre de production d’eau De Gavers à Harelbeke-Stasegem. De Gavers fonctionne à partir des eaux de surface du canal Bossuit-Courtrai, qui sont en réalité des eaux de l’Escaut acheminées par le canal. L’eau est pompée et soumise à un prétraitement jusqu’à atteindre une qualité comparable à celle d’une eau de baignade. Elle s’écoule ensuite vers le lac de Gavers, un bassin de plusieurs hectares dans lequel elle séjourne pendant quatre mois et poursuit son processus naturel de purification. Le post-traitement est ensuite réalisé dans le centre de production. À son ouverture, De Gavers produisait 15 000 m³ par jour. Dans le cadre du schéma directeur en cours, la capacité est portée à 50 000 m³ par jour, l’ultrafiltration est introduite et De Gavers est progressivement développé afin de devenir le principal centre de production de la région de Courtrai.


En Flandre occidentale, les inquiétudes concernant le contenu exact de l’eau du robinet sont de plus en plus vives. Cette province belge produit principalement son eau potable à partir d’eaux de surface, et non d’eaux souterraines. Cette eau provient de ruisseaux et de rivières, avant d’être pompée vers de grands bassins de stockage.

L’un de ces bassins est celui de De Blankaart, près de Dixmude. L’eau est prélevée dans l’Yser, puis traitée dans le centre de production voisin pour être transformée en eau potable. C’est précisément à cet endroit que des spécialistes ont détecté des concentrations élevées de 1,2,4-triazole, un pesticide fongicide utilisé dans l’agriculture. L’alerte a immédiatement été donnée, car personne ne souhaite retrouver des résidus de pesticides dans son verre d’eau. La ministre flamande de l’Environnement a réagi en relevant la norme, dans l’attente de recherches complémentaires.

Cette décision a suscité des critiques de la part des organisations de protection de la nature et de l’environnement. Selon elles, un problème environnemental ne se résout pas en abaissant le niveau d’exigence, mais en s’attaquant à la pollution à la source. Elles estiment qu’il ne faut pas uniquement se tourner vers l’agriculture, mais également vers les entreprises industrielles qui rejettent des substances dans les rivières et les canaux. Une entreprise d’Ypres est entre-temps citée comme l’une des sources potentielles de pollution, après le rejet d’eaux contaminées dans l’Yperlée. L’opposition politique demande des mesures claires et des contrôles plus stricts.

Les toxicologues soulignent toutefois que l’eau potable est restée sans danger pour la population. Les concentrations mesurées restent inférieures aux seuils correspondant à un risque sanitaire immédiat. Ils rappellent que les personnes ne consomment en moyenne que quelques litres d’eau par jour et que l’exposition reste donc limitée. Ce discours lénifiant se heurte toutefois à la méfiance d’une partie de la population. Le débat se polarise entre “believers” et “non-believers” des normes officielles.

Au début du mois de mai 2026, le gouvernement flamand a présenté un plan relatif à l’eau potable destiné à rétablir la confiance. Ce plan prévoit des contrôles plus stricts et plus fréquents, ainsi qu’une élimination progressive des pesticides les plus à risque. La norme temporairement relevée pour le 1,2,4-triazole restera en vigueur pendant trois ans, mais l’ambition est claire : à terme, cette substance ne devrait plus être détectée dans l’eau potable. Des investissements supplémentaires sont annoncés à De Blankaart ainsi que dans les installations de traitement de l’eau du Westhoek.

Toute cette affaire a cependant ébranlé la confiance des habitants de Flandre occidentale dans l’eau du robinet. Des enquêtes montrent qu’une partie de la population ne boit plus l’eau du robinet sans hésitation. Une minorité affirme ne lui faire confiance qu’après l’avoir filtrée à domicile, tandis qu’une large majorité continue de se fier aux normes officielles tout en se posant des questions. La question « Que contient exactement mon verre d’eau ? » continue de préoccuper de nombreuses personnes.


Wallonie picarde

En Wallonie, l’approvisionnement en eau est entièrement aux mains du secteur public. La Société wallonne des eaux (SWDE) est le principal fournisseur d’eau potable de la Région. Elle dessert 2,5 millions d’habitants dans 192 communes grâce à un réseau de 40 000 km de canalisations et 1 350 réservoirs. Chaque année, elle distribue plus de 100 millions de m³ d’eau potable. La SWDE tire la grande majorité de son eau — entre 75 et 80 % — des eaux souterraines. 

La Wallonie picarde est une région agricole essentiellement plate qui, sur le plan géologique, s’inscrit dans le prolongement de la plaine crayeuse du nord de la France et des polders belges. La région dispose de deux types de réservoirs souterrains. La nappe de la craie est une nappe aquifère peu profonde qui s’étend sous une grande partie de la Wallonie picarde. L’eau de pluie s’infiltre à travers la craie et constitue des réserves qui peuvent être rechargées relativement rapidement. Comme cette nappe est proche de la surface, elle est vulnérable à la pollution par les pesticides et les nitrates issus de l’agriculture. La nappe du calcaire carbonifère est plus profonde et transfrontalière. Elle constitue l’épine dorsale de l’approvisionnement en eau potable des régions de Tournai et de Mouscron. Cette nappe s’étend de la région de Tournai jusqu’à l’agglomération lilloise. 

Dans l’ensemble de la Wallonie, y compris en Wallonie picarde, la SWDE travaille avec des contrats de captage, c’est-à-dire des accords volontaires conclus avec des agriculteurs, des communes et d’autres acteurs situés à proximité des points de captage. À l’heure actuelle, environ 50 contrats de captage sont actifs en Wallonie. Ils comprennent des accords relatifs aux normes d’épandage, à l’utilisation des produits phytopharmaceutiques, à l’adaptation des cultures et à l’utilisation des sols. La SWDE assure un suivi scientifique des résultats afin de pouvoir démontrer les améliorations de la qualité de l’eau.

Le calcaire carbonifère : une richesse en eau partagée Le calcaire carbonifère constitue l’exemple le plus clair de gestion transfrontalière de l’eau dans l’Eurométropole : il s’agit d’une nappe phréatique commune d’environ 70 km sur 25 km, qui s’étend du Hainaut occidental jusqu’à l’agglomération Lille-Roubaix-Tourcoing. En Wallonie, le calcaire affleure à la surface et la nappe est directement alimentée par les eaux de pluie ; en France, elle se situe plus en profondeur et présente davantage un caractère captif, avec d’anciennes réserves qui ne sont pratiquement plus renouvelées. Pendant plusieurs décennies, les prélèvements intensifs ont entraîné une baisse du niveau de l’eau de 1 à 2 mètres par an, ce qui a conduit à différentes interventions, notamment la réduction des prélèvements et la réutilisation de l’eau provenant des carrières du Hainaut afin de diminuer la pression exercée sur la nappe. Un effondrement spectaculaire survenu près de Kain en 1976-1977, au cours duquel environ 30 millions de m³ d’eau se sont engouffrés en une seule fois et ont fait monter localement le niveau d’environ 10 mètres, a montré la fragilité de ce système. Aujourd’hui, les prélèvements ont été réduits d’environ un tiers et la situation s’est en grande partie stabilisée, même si certains captages de la région lilloise restent vulnérables à l’épuisement et aux problèmes de qualité. Source : Guillaume Vandelois, Pascal Goderniaux, Géraldine Picot-Colbeaux, Managing groundwater resources in the limestone in the French–Belgian transboundary aquifer using a jointly developed model, Journal of Hydrology: Regional Studies, 2025.

Métropole Européenne de Lille

La Métropole Européenne de Lille (MEL) dessert plus de 1,1 million d’habitants et produit chaque année plus de 60 millions de m³ d’eau potable. Ses sources sont diversifiées : 75 % d’eaux souterraines et 25 % d’eaux de surface provenant du canal de la Lys.

Deux nappes fournissent l’essentiel des eaux souterraines. La nappe de la craie est la principale source de la métropole. Elle s’étend au sud de Lille et constitue la nappe la plus productive de la région. Elle est alimentée par l’infiltration des eaux de pluie dans les zones agricoles ouvertes situées au sud de la MEL. Vingt-six points de captage sont actuellement affectés à la production d’eau potable : quinze se trouvent sur le territoire même de la MEL et onze sur le territoire de la Communauté de communes Pévèle-Carembault voisine. 

La nappe de la craie étant vulnérable à la pollution, la MEL a mis en place un ambitieux projet de protection : vingt-six « gardiennes de l’eau », c’est-à-dire des communes situées dans la zone d’alimentation des captages, ont signé en 2019 une charte comportant des engagements en faveur d’une utilisation durable des sols et de l’eau. La nappe du calcaire carbonifère, cette même nappe transfrontalière qui approvisionne Tournai et le Westhoek, fournit 19 % de la production totale d’eau potable de la MEL. Cette proportion reste importante, même si elle a déjà été fortement réduite afin de diminuer la pression exercée sur l’aquifère.

L’eau de la Lys joue un rôle particulier. Lors des étés secs, lorsque les nappes souterraines ne sont pas suffisamment rechargées, les eaux de surface de la Lys constituent une réserve garantissant l’approvisionnement de plus d’un million de personnes. Mais cette même eau de canal représente également un risque : elle est vulnérable aux pollutions provenant des zones agricoles et industrielles qu’elle traverse. L’usine de traitement d’Aire-sur-la-Lys traite l’eau du canal avant sa distribution comme eau potable.


CARE+ mise sur la coopération avec les agriculteurs pour une eau plus propre

La Lys et ses affluents constituent une source d’eau potable pour de vastes parties de la Flandre. Les pratiques agricoles déterminent en grande partie la qualité de l’eau. Le système d’agriculture intensive entraîne structurellement le lessivage de substances qui ne devraient pas se retrouver dans l’eau. Lors de fortes pluies, les nitrates et les phosphates provenant des engrais sont entraînés depuis les champs vers les fossés et les ruisseaux, puis vers les cours d’eau plus importants. Ce phénomène perturbe l’équilibre écologique de l’eau : les substances nutritives favorisent la prolifération des algues, réduisent la teneur en oxygène et entraînent une diminution des populations de poissons.

Les pesticides et les produits phytopharmaceutiques constituent un deuxième problème. Ils sont utilisés pour protéger les cultures, mais lors du remplissage et du nettoyage des pulvérisateurs, une certaine quantité de produit finit inévitablement dans l’eau. Même de faibles concentrations de certaines substances peuvent être nocives pour les organismes aquatiques et imposent des exigences très strictes aux installations de traitement de l’eau potable. 

Outre la pollution chimique, l’érosion joue également un rôle : lors de fortes pluies, les eaux de ruissellement entraînent de fines particules de sol et des matières organiques. Ces boues rendent l’eau trouble, perturbent la vie au fond des ruisseaux et finissent par se retrouver dans les bassins de stockage des sociétés de distribution d’eau.

Le secteur agricole dépend cependant lui-même de cette même eau. Lors des étés secs, les agriculteurs sont contraints d’irriguer leurs cultures. Une eau de bonne qualité n’est donc pas seulement importante sur le plan écologique : elle revêt également une importance économique pour le secteur agricole. L’agriculteur fait ainsi à la fois partie du problème et de la solution. C’est ce constat qui est à la base de CARE+.

CARE+ signifie « Coopération transfrontalière pour des actions pour la ressource en eau », un nom qui résume immédiatement l’essence du projet : une coopération transfrontalière visant à mettre en œuvre des mesures en faveur des ressources en eau. Le projet s’inscrit dans le programme Interreg France-Wallonie-Vlaanderen, un instrument européen qui soutient financièrement et concrètement les projets de coopération transfrontalière.

L’aspect le plus remarquable de l’approche CARE+ est le ton adopté. Le projet opte délibérément pour l’accompagnement plutôt que pour la contrainte. Les agriculteurs ne sont pas confrontés à de nouvelles règles ou à de nouvelles sanctions, mais sont invités à des réunions d’information au cours desquelles ils peuvent échanger avec des conseillers et avec d’autres agriculteurs. Ces échanges sont suivis d’un diagnostic individuel de chaque exploitation : où se situent les principaux risques de pollution de l’eau dans cette exploitation particulière ? Quelles parcelles se trouvent le long de cours d’eau ? Quelles pratiques présentent le plus de risques ?

Sur la base de ce diagnostic, des mesures concrètes et adaptées sont proposées. L’une des interventions les plus efficaces et les plus visibles est l’aménagement de bandes tampons enherbées le long des cours d’eau. Ces bandes de quelques mètres de large retiennent temporairement l’eau, filtrent les sédiments et les éléments nutritifs et constituent en même temps un corridor pour les insectes et les petits mammifères. Elles représentent pour l’agriculteur la perte d’une petite bande de terre cultivable, mais lui apportent également des avantages : moins d’érosion et moins de perte de précieuses particules de sol.

Une deuxième mesure concrète consiste à installer des aires certifiées de remplissage et de rinçage des pulvérisateurs. Dans ce type d’installation, l’agriculteur peut nettoyer son pulvérisateur en toute sécurité, en recueillant et en traitant les eaux de rinçage, à distance de tout cours d’eau. Cet investissement nécessite des moyens financiers, mais il réduit considérablement le risque de pollution ponctuelle. 

Parallèlement, la qualité de l’eau fait l’objet d’un suivi continu. À cette fin, le projet utilise WaterProtect, un outil développé par VITO, l’Institut flamand de recherche technologique. Cet outil combine les données de mesure des cours d’eau avec des informations sur les pratiques agricoles et les conditions météorologiques. Il permet ainsi d’étayer scientifiquement les effets des mesures adoptées. Les mesures efficaces sont documentées. Celles qui ne le sont pas sont adaptées. Quant aux solutions qui fonctionnent, elles peuvent être déployées à plus grande échelle, ce qui constitue l’ambition explicite du projet.


Les agriculteurs, gardiens de l’eau

Christophe Barois exploite la ferme familiale depuis 1997 et a profondément revu sa manière de travailler. Il pratique aujourd’hui une agriculture axée sur la protection des sols : rotations pluriannuelles comprenant six céréales différentes, abandon du labour afin de préserver la vie du sol et couverture végétale diversifiée qui nourrit le sol et lui permet de retenir davantage d’eau de pluie. Même s’il utilise encore des herbicides, ses pratiques sont considérées comme exemplaires dans la vallée de la Lys, dans le cadre de CARE+, un programme transfrontalier visant à améliorer la qualité de l’eau dans les bassins versants de la Lys et de l’Yser.

Dans les Hauts-de-France, les eaux de surface et les eaux souterraines figurent parmi les plus polluées du pays, en raison des rejets industriels, des boues et des produits phytopharmaceutiques. C’est pourquoi les autorités locales misent de plus en plus sur la coopération avec les agriculteurs afin de protéger les ressources en eau, au moyen d’initiatives telles que CARE+ dans la vallée de la Lys ou le programme des « communes gardiennes de l’eau » dans la métropole lilloise. Ce travail commun n’en est encore qu’à ses débuts, mais il montre déjà qu’une gestion plus durable des sols et de l’eau est possible.