Dossier Espace

Le patrimoine dans la région transfrontalière : préserver en faisant évoluer

19 min de lecture
Le patrimoine dans la région transfrontalière : préserver en faisant évoluer

Une église où l’on emprunte aussi des livres, des fours à chaux qui accueillent des artistes, une usine textile qui cède la place à un nouveau quartier urbain. Le patrimoine immobilier trouve un nouvel avenir sous des formes très diverses. Dans ce dossier, nous parcourons la Flandre, la Wallonie et le nord de la France à la recherche d’exemples inspirants. Préserver le patrimoine ne se résume pas à conserver des bâtiments. L’enjeu consiste à faire évoluer les lieux sans perdre ce qui les rend uniques.

Les églises en quête d’avenir

La baisse du nombre de fidèles et la pénurie de prêtres mettent la vie paroissiale sous pression en France comme en Belgique. L’entretien, le chauffage et les réparations continuent de mobiliser des moyens considérables. Comment donner un avenir à ces bâtiments sans sacrifier leur valeur patrimoniale ni leur importance pour la communauté ? La solution ne passe pas nécessairement par un changement complet d’affectation. Dans le cas d’une affectation complémentaire, l’église reste utilisée pour le culte, tout en accueillant d’autres fonctions : bibliothèque, salle de concert, espace d’exposition ou lieu de rencontre. Certaines parties du bâtiment sont parfois aménagées séparément à cet effet. Ailleurs, différents usagers se partagent le même espace à des moments distincts. Une réaffectation complète va plus loin : l’église est désaffectée du culte et reçoit une nouvelle fonction principale. 

Un même défi, des cadres différents

En Wallonie comme en Flandre, la gestion des églises paroissiales catholiques repose sur les fabriques d’église et, par conséquent, également sur les communes. L’avenir du patrimoine religieux est donc aussi une question budgétaire locale. À Celles, la pression financière a par exemple suscité un débat sur le regroupement de six fabriques d’église afin de mutualiser la gestion et les dépenses. 

Les désaffectations complètes restent peu nombreuses en Wallonie. Selon un relevé fondé sur les chiffres du Gouvernement wallon, 23 églises et chapelles ont été désaffectées en Wallonie entre 2020 et 2025. 

Depuis 2025, chaque commune flamande doit disposer d’un plan stratégique pour ses églises, signé par l’administration communale et l’évêque. Celui-ci définit une vision à long terme pour toutes les églises paroissiales du territoire : lesquelles conserveront leur fonction cultuelle, où un usage partagé est possible et lesquelles peuvent faire l’objet d’une réaffectation complète ? Le plan doit également préciser comment concrétiser cette vision d’avenir. 

L’ampleur du défi est considérable. Une affectation complémentaire ou une réaffectation est envisagée pour environ six églises sur dix. Cela ne signifie pas que tous ces édifices fermeront : ce chiffre inclut aussi les églises où la liturgie et d’autres activités peuvent continuer à coexister.

En France, la situation est assez similaire, même si elle dépend de l’âge de l’église. De nombreuses églises françaises anciennes appartiennent aux communes en raison du régime historique issu de la séparation des Églises et de l’État en 1905. Les édifices restent légalement affectés au culte catholique. La commune en est alors propriétaire, tandis que l’affectataire religieux est responsable de l’usage cultuel. Un maire ne peut donc pas décider unilatéralement de transformer une église. Tant que l’affectation légale au culte demeure, les autres activités doivent être compatibles avec celle-ci et faire l’objet d’un accord avec l’affectataire. De nombreuses communes doivent faire face à de lourds travaux de rénovation dans leurs églises, alors que leurs ressources sont limitées. 

Les églises construites après 1905 appartiennent généralement au patrimoine ecclésiastique ou privé.


La Flandre-Occidentale mise sur l’usage multifonctionnel des églises

La province a lancé un dispositif de subventions destiné à financer de petits aménagements ciblés, afin de rendre les églises plus adaptées aux associations, aux initiatives de quartier et aux activités culturelles. Il ne s’agit pas toujours de transformations spectaculaires. Des sanitaires, un coin cuisine, un meilleur éclairage, une scène ou des cloisons modulables peuvent déjà faire toute la différence. Parallèlement aux reconversions de grande ampleur, ces interventions montrent comment une église peut progressivement redevenir un lieu de rencontre davantage fréquenté.


Aalbeke

Une bibliothèque, un enseignement musical et une chapelle sous un même toit

L’église Saint-Corneille d’Aalbeke constitue un exemple abouti d’usage partagé de l’espace. Depuis sa transformation en 2022, les nefs latérales accueillent une bibliothèque de quartier et quatre salles de cours du Conservatoire de Courtrai. Un foyer central relie les différentes fonctions et peut également accueillir des conférences et des concerts, ou servir de salle de lecture. La fonction cultuelle a été maintenue dans l’ancien chœur. 

Wielsbeke

La bibliothèque à l’étage, l’église au rez-de-chaussée

Roulers

Un cabinet d’architectes au service de la communauté

L’église Saint-Joseph de Roulers a été désaffectée du culte le 1er janvier 2016, puis acquise par le cabinet 3ARCHITECTEN, qui y a installé ses bureaux. Des accords ont été conclus avec les vendeurs et la ville concernant la préservation de la tour et l’aménagement d’un espace communautaire. 

Bossuit

D’une église à un espace public à ciel ouvert

L’église Sainte-Amelberge de Bossuit a reçu une affectation tout à fait singulière. L’artiste Ellen Harvey et Sileghem & Partners ont transformé l’édifice en un espace ouvert. Les murs extérieurs ont été conservés, mais la toiture et les colonnes ont été retirées. Le résultat est une ruine délibérément aménagée qui fait office d’espace public.

La Lainière de Roubaix : que reste-t-il d’un géant du textile ?

Que conserve-t-on d’une usine lorsque les machines se sont arrêtées ? À la limite de Roubaix et Wattrelos, l’ancien site de La Lainière se transforme en un quartier mêlant entreprises, logements et espaces publics. Seuls quelques bâtiments témoins de l’ancien complexe industriel subsistent. Comment redonner un avenir à une friche industrielle sans effacer son passé ?

Une usine qui a façonné la région

En 1851, Amédée Prouvost et ses associés fondent un peignage de laine à la limite de Roubaix et Wattrelos. En 1911, son petit-fils Jean crée une filature à proximité : La Lainière de Roubaix. Le peignage prépare les fibres de laine, tandis que la filature les transforme en fil. Ces activités complémentaires jettent les bases d’un puissant groupe textile.

Au cours des décennies suivantes, La Lainière devient l’un des fleurons de l’industrie française. Lancée en 1923, la marque de laine Pingouin contribue à la notoriété de l’entreprise. Des milliers de personnes travaillent dans l’usine, dont le rayonnement dépasse largement la région. En avril 1957, La Lainière reçoit même la visite de la reine britannique Élisabeth II.

À partir des années 1970, l’industrie textile traverse une crise. En 1977 surviennent les premiers licenciements, suivis de restructurations et de changements de propriétaire. En janvier 2000, La Lainière ferme définitivement ses portes. Elle emploie alors encore 223 personnes. Pour la région, la disparition de ce géant industriel marque la fin d’une époque.

D’une friche industrielle à un nouveau quartier urbain

Que faire des terrains et bâtiments laissés à l’abandon ? Le réaménagement ne concerne pas seulement l’ancienne filature. Les terrains du peignage Amédée et de Pennel et Flipo font également partie du projet. L’ensemble couvre près de 34 hectares répartis entre Roubaix et Wattrelos.

Sous l’impulsion de la MEL, avec Ville Renouvelée comme aménageur, le site trouve une nouvelle vocation. L’ambition est de créer un quartier où l’on puisse travailler, habiter et se déplacer. Le programme associe des espaces dédiés aux entreprises, des logements et de nouveaux espaces publics. Environ 70 % de la surface sont destinés aux activités économiques, contre 30 % au logement.

Le réaménagement doit également reconnecter l’ancien site industriel aux quartiers environnants. Une liaison verte pour piétons et cyclistes, de nouveaux cheminements et des espaces publics végétalisés accompagnent l’arrivée des entreprises et des habitants. 

Une grande partie des bâtiments industriels a disparu. Les rares bâtiments préservés deviennent ainsi les témoins tangibles d’un paysage industriel qui, autrefois, façonnait entièrement les lieux. 


Les fours à chaux de Chercq : un patrimoine industriel qui renaît

Sur les rives de l’Escaut, à Chercq, près de Tournai, se dressent les anciens fours à chaux Saint-André. Ce complexe monumental, dont la construction a débuté en 1840, témoigne d’une industrie qui a profondément façonné le paysage et la vie de la région. Aujourd’hui, les fours et les bâtiments environnants trouvent un nouveau sens : ils deviennent un lieu de mémoire, de création artistique et de rencontre. 


Du calcaire au paysage industriel

Les fours à chaux de Chercq font partie du passé industriel du « Pays Blanc », la région située entre Tournai et Antoing. Ce nom renvoie à l’extraction et à la transformation du calcaire : les carrières, les fours à chaux, les usines et la poussière blanche qui se déposait sur les environs en ont façonné le paysage. Les fours permettaient de chauffer le calcaire local pour produire de la chaux. Leur implantation au bord de l’Escaut reliait la production à une importante voie de transport. Aujourd’hui encore, le fleuve joue un rôle dans le transport de la pierre extraite des carrières de la région.

Les fours de Chercq sont tombés en ruine et le site a même servi de décharge. En 1997, quatre amis ont acheté le site pour le sauver. Leur initiative a donné naissance à la fondation FaMaWiWi, qui associe la préservation du lieu à un projet mémoriel et culturel.


Un lieu de mémoire

Les anciens fours servent de décor à de nouvelles activités. Les espaces voûtés accueillent des expositions, des spectacles et des rencontres. Au sommet du complexe se trouve un jardin de la mémoire, où des totems personnels perpétuent de manière tangible le souvenir de personnes et de leur parcours de vie. 

Le collectif Silex y ajoute une démarche socio-artistique, avec notamment des résidences d’artistes, des espaces de création et des activités collectives. Une ancienne écurie a été aménagée en boulangerie. Il ne s’agit pas seulement d’y faire du pain, mais aussi de partager des savoirs, d’apprendre ensemble et de créer du lien entre les habitants du quartier.